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Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/108

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temps, quelque chose qui le mène, qui le pousse, le remplit et qui le soûle ? N’as-tu pas vu une autre éternité dans l’éternité ?

Tu crois que tout est fini quand tu as passé ? Tu te crois l’infini, et que tu donnes des bornes où ton pied se met ? Partout où ta charrue laboure, tu crois y semer le néant ? Comme si, après l’incendie, il n’y avait pas les cendres ! Après le cadavre, n’y a-t-il pas la pourriture ? Après le temps, n’y a-t-il pas l’éternité ?

LA MORT.

Qui donc es-tu ? Parle ! Parle !

YUK.

Ah ! Qui je suis ? Je suis le vrai, je suis l’éternel, je suis le bouffon, le grotesque, le laid, te dis-je ; je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera ; je suis toute l’éternité à moi seul. Pardieu ! Tu me connais bien, plus d’une fois je t’ai baisée au visage et j’ai mordu tes os, nous avons eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton linceul troué.

LA MORT.

C’est vrai ! Je t’avais oublié, ou du moins je voulais t’oublier, car tu me gênes, tu me tirailles, tu m’épuises, tu m’accables, tu veux avoir, à toi seul, tout ce que j’ai, et je crois qu’il ne me resterait plus qu’un seul fil de mon manteau que tu me l’arracherais.

YUK.

C’est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t’apporte chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.

LA MORT.

C’est vrai ! Faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre. Après tout, tu manges encore