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ses navires m’apportaient le sucre, ses bestiaux me donnaient la laine, ses fabriques le drap ; mais le poète ! Béni soit ton nom, fils du ciel ! car tu m’as fait goûter des joies que ne donnent ni le commerce, ni la puissance, ni les richesses, des joies que les rois ne peuvent donner ; tu as éveillé en moi toutes les voluptés de l’âme, tu m’as donné toutes les délices du cœur, tu m’as fait pleurer ; l’autre était mon tailleur et mon bottier ; toi, tu es mon ange et mon amour, merci, car tu es poète !

Ainsi donc rappelons-nous que l’esprit, dans l’histoire comme dans la vie, a toujours dirigé le corps.

Ce qu’il faut à l’enfant, n’est-ce pas les images, les tableaux, les rires, les contes de sa nourrice ? Ce n’est que plus tard, lorsque la chair parle en lui, que le corps souffre, qu’il devient gourmand, jaloux, sensuel, qu’il ruse et qu’il trompe ; son esprit jusqu’alors regardait et contemplait, mais maintenant il le fait servir, il tend des pièges et médite des larcins.

Il en est de même des peuples : ils sont d’abord poètes et prêtres, guerriers et législateurs, commerçants et industriels ; c’est à l’avenir qu’il appartient maintenant de féconder ces germes pour les civilisations futures.

Le commerce est donc le dispensateur des richesses, comme l’industrie est la lutte de l’homme contre la nature, la machine devenue intelligente et créatrice ; il y a là dedans la sève du bien-être matériel pour tout un peuple, c’est quelque chose. Nourrissez, habillez un homme, que son estomac soit chargé de vin, son corps couvert de diamants, il mourra triste, dégradé, avili, car il faut une pâture à l’âme, invisible comme Dieu, mais forte sur nous comme il l’est sur sa création. L’art est donc la manifestation la plus haute de l’âme, c’est là son œuvre.

Qu’on ne l’insulte pas, ce serait un blasphème !