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Car nous avons voulu nous tenir également à l'écart d'une publication folkloriste ou documentaire qui phonographie simplement et note ce qu'elle entend tel qu'elle l'entend, et d'une publication fantaisiste qui, sous prétexte d'embellir, ou pour toute autre raison, se permettrait de ne considérer l’œuvre recueillie que comme un thème sur lequel il serait à loisir permis de broder.

Nous avons voulu cueillir les fleurs mélodiques bretonnes telles qu'elles se présentent, telles qu'elles fleurissent sur notre sol, amis, parfois, nous avons cru pouvoir, lorsqu'elles fleurissaient sur quelque poème insignifiant ou vulgaire, améliorer ce poème ou, à la rigueur, le remplacer. Il est assurément très bon de collectionner et de classer respectueusement tous les débris de l'ancien art breton, et ce travail, déjà bien avancé, est encore à poursuivre. Mais il ne convient pas à notre avis, de se laisser fasciner pas les reliques. Il ne suffit pas de les sauver de l'oubli ; il faut les ranimer, les revivifier, et préparer l'éclosion d'un art nouveau, dans les traditions de l'art ancien. Ce qu'il faut dégager, ce sont les principes de cet art, et de telle manière que ces principes puissent servir à la formation d’œuvres nouvelles, fortement imprégnées du génie national. Car l'art, comme tout le reste, ne peut rester immobile. La vie, c'est le mouvement, c'est la marche en avant vers l'idéal jamais atteint, et si, à la période où nous sommes, au point de vue breton il ne faut avancer qu'avec prudence, il n'en est pas moins vrai qu'il faut avancer tout de même et laisser libres les initiatives dans la direction tracée depuis des siècles par le sentiment national. Voilà comment nous nous libérerons du reproche parfois justifié que nous font certains de nous complaire dans le passé mort et de mourir nous-mêmes de nos rêveries sans vigueur. Non nous ne mourons pas, nous étudions ; nous nous penchons sur les sources oubliées, mais, à mesure qu'elles sont reconnues il importe de leur ouvrir des voies nouvelles par où leur eau limpide et claire coulera vers l'avenir. Ce n'est pas la Bretagne d'il y a mille ans que nous tentons de ressusciter; c'est la Bretagne des temps futurs que nous préparons ; mais Bretagne d'hier, Bretagne d'aujourd'hui et Bretagne de demain, c'est toujours la même Bretagne, vieille par les ans écoulés et jeune par les ans à venir.

En ce domaine modeste et restreint de la publication commencée aujourd'hui, nous avons toujours eu en vue cette idée fondamentale. Voilà pourquoi, nous avons tâché de faire en sorte que les chansons que nous publions, et qui étaient chantées sans doute il y a des siècles déjà, puissent encore se chanter aujourd'hui et se chanter demain ; nous avons cru bien faire, en effaçant ça et là quelques rides. Ces Voix du Pays ne sont pas des voix éteintes ; nous voudrions qu'elles aient encore la vigueur de la jeunesse, et que leur charme ne soit pas un charme exclusivement vieillot. Nous voudrions que les jeunes gens, comme les vieillards, les apprécient et peut-être tenons nous même plus ce qu'elles plaisent aux jeunes qu'aux vieux.

Encore une fois, cependant, nous avons conservé intacte la musique de ces chansons, car c'est là surtout à notre avis que se tient l'intérêt de cette publication. L'art musical breton tombe en ce moment dans l'oubli ; il faut le rappeler aux générations présentes, pour tâcher de susciter chez elles quelque maître génial qui saura faire vibrer à nouveau la corde rouillée de la harpe de Merlin.

Apprenez donc ces airs, jeunes Bretons qui ne désespérez point de l'avenir de notre patrie, apprenez-les et répandez-les autour de vous. Vous verrez qu'on s'habituera à les entendre, vous verrez qu'on saura les comprendre, plus tôt peut être que vous le pensez; vous verrez qu'on y reconnaîtra un jour ou l'autre la claire et pure inspiration celtique, qui, si vous le voulez, n'a pas dit son dernier mot ».

Loeiz Herrieu,
Barde.