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cinquième volume 1926-1931

Mes amis prennent mal la chose. Chez tous stupeur et indignation. Du Devoir, Omer Héroux me fait dire : « Quand ce sera le temps d’engager la bataille, faites-nous signe. Nous ne nous ferons pas prier. » Antonio Perrault accourt chez moi :

— Vous n’allez pas signer ça ?

— Évidemment non. Je n’ai plus qu’à quitter l’Université.

— Passez-moi votre téléphone.

De sa voix sèche, Antonio Perrault demande une entrevue au recteur et il part de ce pas. L’entrevue, on la devine avec un Perrault en l’une de ses grandes colères. Il tance d’importance le faible et influençable recteur :

— Comment, lui dit-il, vous laissez enseigner, dans votre université catholique, un tas de mécréants, qui n’ont même pas l’ombre de la foi religieuse et vous allez exiger d’un professeur-prêtre, un certificat de bonne conduite… Prenez garde à ce qui s’en vient : vous êtes en train de livrer votre institution à la plus dangereuse école : les héritiers de la vieille garde rouge de 1850… L’abbé Groulx ne signera pas votre formule dégradante. Il va quitter l’Université. Il faudra dire pourquoi. C’est moi qui le dirai, sous ma signature, dans Le Devoir… !

Le pauvre recteur lève les bras au ciel ; il ne sait plus quel saint invoquer. L’Université traverse une crise ; elle a déjà mauvaise presse. Dans le public, on lui reproche son inaction. La souscription populaire de 1919 a rapporté cinq millions ; on les devait affecter à la construction de nouveaux immeubles. Que faisait-on de ces millions ?… Une nouvelle polémique, et sur un sujet aussi délicat que celui de la « liberté académique » des professeurs, n’avait rien de fort souhaitable. Le recteur, en grand émoi, désemparé, supplie Perrault de ne rien faire ; il arrangera tout ; il remercie même Perrault de l’avoir mis en garde contre la vieille école libérale. Ceci se passe vers les deux heures et demie de l’après-midi. À trois heures, je donne un cours à l’Université. Pendant mon cours un billet du recteur m’arrive : il me veut chez lui, aussitôt ma leçon finie. Je me trouve en face d’un homme rasséréné, souriant, accueillant au possible. C’est tout juste s’il ne me donne pas l’accolade. Il proteste de ses bonnes dispositions à mon égard. Si, l’autre jour, au Conseil de la