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plus consolant. Je le quittai, très-certain qu’il apporterait à sa besogne beaucoup plus de modération et d’équité qu’il ne l’aurait fait sans la mortification imméritée qu’on lui avait infligée.

Le soir même, au théâtre de ***, on jouait un vaudeville de l’écrivain rancunier. Je le rencontrai sur le boulevard, tout rayonnant encore de sa malice du matin. Il jouissait de son triomphe, il chantait son article aux échos, il dansait en idée sur le corps de sa victime, avec une férocité de cannibale. On aurait perdu sa peine à lui prêcher en ce moment la concorde et la charité chrétienne : aussi me gardai-je bien de lui adresser le plus léger reproche.

Mais deux heures après, sur ce même boulevard, ce cannibale était devenu la plus douce brebis de l’univers. Il était tout oreilles à mes conseils, tout humilité devant mes reproches. Si je l’eusse exigé de lui, j’aurais obtenu telle amende honorable qu’il m’eût plu de prescrire… Le vaudeville nouveau venait d’être sifflé à plate couture.

Je me contentai d’un petit sermon, aussi indulgent que possible, dans lequel je m’efforçai de faire comprendre à l’auteur sifflé, combien, dans ce monde où chacun tombe à son tour, la morale évangélique est salutaire et bonne. À ce sujet je lui racontai les divers incidents de ma course du matin, tels à peu près qu’on vient de les lire.

Il sourit autant que son malheur lui permettait de sourire, et avec sa sagacité de littérateur à l’affût :

— Ne pensez-vous pas, me dit-il, que notre journée a pour moralité un de ces Proverbes dont vous parlez ?

— Bah ! m’écriai-je ; en ce cas, vous le ferez, n’est-il pas vrai ?