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Page:Grande Encyclopédie I.djvu/14

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iv
PRÉFACE


de La Vallière avait raison ; et bientôt Mme de Pompadour apprit la différence entre l’ancien rouge d’Espagne, dont les dames de Madrid coloraient leurs joues, et le rouge des dames de Paris. Elle sut que les dames grecques et romaines étaient peintes avec de la pourpre qui sortait du murex, et que, par conséquent, notre écarlate était la pourpre des anciens ; qu’il entrait plus de safran dans le rouge d’Espagne et plus de cochenille dans celui de France. Elle vit comme on lui faisait ses bas au métier, et la machine de cette manœuvre la ravit d’étonnement.

«  — Ah ! le beau livre ! s’écria-t-elle. Sire, vous avez donc confisqué ce magasin de toutes les choses utiles, pour le posséder seul et pour être le seul savant de votre royaume.

«  Chacun se jetait sur les volumes, comme les filles de Lycomède sur les bijoux d’Ulysse ; chacun y trouvait à l’instant tout ce qu’il cherchait. Ceux qui avaient des procès étaient surpris d’y voir la décision de leurs affaires. Le roi y lut tous les droits de sa couronne

«  — Mais vraiment, dit-il, je ne sais pourquoi on m’avait dit tant de mal de ce livre !

«  — Eh ! ne voyez-vous pas, Sire, lui dit le duc de Nivernais, que c’est parce qu’il est fort bon ? On ne se déchaîne contre le médiocre et le plat en aucun genre. Si les femmes cherchent à donner du ridicule à une nouvelle venue, il est sûr qu’elle est plus jolie qu’elles.

«  Pendant ce temps, on feuilletait, et le comte de C… dit tout haut :

«  — Sire, vous êtes trop heureux qu’il se soit trouvé sous votre règne des hommes capables de connaître tous les arts et de les transmettre à la postérité. Tout est ici : depuis la manière de faire une épingle jusqu’à celle de fondre et de pointer vos canons ; depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand. Remerciez Dieu d’avoir fait naître dans votre royaume ceux qui ont servi ainsi l’univers entier. Il faut que les autres peuples achètent l’Encyclopédie ou qu’ils la contrefassent. Prenez tout mon bien, si vous voulez, mais rendez-moi mon Encyclopédie.

«  — On dit pourtant, répartit le roi, qu’il y a bien des fautes dans cet ouvrage si nécessaire et si admirable.

«  — Sire, reprit le comte de C il y avait à votre souper deux ragoûts manqués ; nous n’en avons pas mangé, et nous avons fait très bonne chère. Auriez-vous voulu qu’on jetât tout le souper par la fenêtre, à cause de ces deux ragoûts ?

«  Le roi sentit la force de la raison ; chacun reprit son bien. Ce fut un beau jour.

«  L’envie et l’ignorance ne se tinrent pas pour battues. Ces deux sœurs immortelles continuèrent leurs cris, leurs cabales, leurs persécutions ; l’ignorance en cela est très savante. Qu’arriva-t-il ? Les étrangers firent quatre éditions de cet ouvrage français, proscrit en France, et gagnèrent environ dix-huit cent mille écus. »

«  Français, tâchez dorénavant d’entendre mieux vos intérêts. »

Dans ce récit charmant, Voltaire a rendu sensible le succès de l’Encyclopédie de Diderot au jour de sa publication. Vieillie aujourd’hui et dépassée par les progrès les plus rapides qu’ait faits la science humaine dans les divers ordres de connaissances, elle n’en a pas moins laissé derrière elle un vide que rien n’est venu encore combler

Et notre pays est fier, à juste titre, d’avoir donné naissance à une œuvre qui marque un mouvement en avant de l’esprit humain et qui a été la préparation philosophique de la Révolution française.

Nous avons rappelé, au commencement de cette préface, les travaux plus récents