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que ces hommes sont. La seconde nous est honorable et utile avec cela, lorsque ceux qui la sentent pour nous sont distingués par de belles qualités, et par un puissant crédit. Le prix de cette sympathie est comparable à l’anneau de Gigez et sa vertu à la chaîne d’or du fameux Thébain ; elle vaut pour nous et l’un et l’autre à la fois, ainsi que je l’ai déjà insinué. Mais, bien que nous ayons de l’inclination et du penchant pour des hommes de ce caractère et de cette considération, ce n’est pas une conséquence qu’ils éprouvent en eux les mêmes sentiments à notre égard. Le cœur a beau nous parler pour eux, l’écho, si je l’ose dire, ne nous répond rien de leur part : alors il n’en est pas comme de la liaison naturelle des cœurs, où la correspondance se rend sensible des deux côtés. C’est donc à l’attention suivie d’un esprit pénétrant, de remarquer si la sympathie agit en sa faveur : il n’est donné qu’à lui de mettre en œuvre cette heureuse disposition, dont il doit la découverte à son habileté et à son étude ; il n’est permis qu’à lui de savoir bien user de ce charme naturel, et achever par son adresse ce que la nature avait commencé pour lui. Mais aussi, prétendre s’insinuer dans le cœur et gagner les bonnes grâces d’une personne en dignité et en crédit, sans que la sympathie y ait aucune part, c’est une entreprise téméraire et inutile ; quelque mérite que l’on puisse avoir, il restera de ce côté-là sans appui, et il ne fera jamais son chemin à moins qu’un autre secours ne lui soit prêté. Un prince ne saurait être un héros guerrier, si le bonheur n’accompagne point sa valeur, comme je l’ai dit ; un subalterne non plus ne saurait être un héros en ce même genre, si ses bonnes qualités ne sont point soutenues par la protection ; sans cela, il n’avancera guère.

La sympathie qui passe toutes les autres, et par