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ment réciproque. L’antipathie d’un père va jusqu’à frustrer son fils de la succession à la Couronne, tandis que la sympathie la met sur la tête d’un étranger. Car que celle-ci ne fait-elle pas à son tour, bien que ce soit d’une façon toute opposée à l’autre ? Sans éloquence, elle touche, elle gagne les cœurs ; sans demander, elle obtient ; sans crédit, sans protection, tout lui est possible, tout lui est accordé.

Par le terme de sympathie qui convient proprement aux personnes, j’entends encore le penchant, l’attrait, l’affection aux choses mêmes. Je dis donc que cette sorte de sympathie est comme l’horoscope de ce que l’on deviendra, suivant les objets auxquels elle se tourne. Si le penchant tend aux grandes choses, c’est un présage d’héroïsme en quelque genre ; si le penchant va aux petits objets, c’est un pronostic presque sûr qu’il n’y aura jamais de noblesse, de grandeur dans l’âme, ou bien, il faudra des soins infinis et d’excellents maîtres pour redresser cette pente. Au reste, ceux que nous appelons les grands, pour les distinguer du peuple, sont sujets à cette espèce de sympathie basse aussi bien que les hommes du commun. Quelques-uns d’eux véritablement petits dans leur condition élevée n’ont l’esprit tourné qu’à la bagatelle, au vil intérêt, à la finesse, à la ruse, à la supercherie. Des princes mêmes, par attrait, par tempérament, plutôt que par choix, n’ont-ils pas laissé les voies de la vraie grandeur, pour prendre celles d’une politique messéante à leur dignité ?

Je reviens à la sympathie des personnes. Il y a celle que nous sentons pour autrui, et celle que l’on sent pour nous. La première est un sentiment noble qui nous fait honneur, lorsqu’elle se termine aux grands personnages, aux gens de mérite : elle est même quelquefois une disposition à devenir ce