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quelque estime de soi, pour que les autres retirent la leur, ou pour leur imposer silence sur les avantages les mieux fondés. Les gens de cour, esprits raffinés et censeurs impitoyables, portent les choses bien plus loin contre l’affectation. Toute perfection qui se présente trop n’est, selon eux, que grimace ; elle n’est que le fantôme et le masque d’une vertu feinte, qui leur donne la comédie. Jugement, à mon avis, trop rigoureux, surtout pour des hommes qui font presque toujours personnage, et qu’on ne voit guère dans un état naturel.

Quoi qu’il en soit, de tous les genres d’affectation qui sont en quelque manière infinis, celui que je crois le plus incurable, c’est d’affecter la sagesse : car le mal est dans le remède même, vu qu’il attaque la raison, qui devrait et qui pourrait seul le guérir, s’il était ailleurs. Mais puisque c’est une faiblesse dans l’esprit d’affecter les belles qualités, quelle folie, quelle extravagance n’est-ce point d’affecter des imperfections, des défauts, des vices que l’on n’a pas ? Au reste, bien que l’affectation soit si commune, quelques-uns néanmoins en connaissent assez le faible et le ridicule pour s’appliquer à l’éviter ; mais comme si ce défaut nous était naturel et inséparable de l’humanité, ils donnent d’ordinaire dans l’écueil qu’ils fuient, en affectant de n’affecter pas. Tibère affecta de n’être point dissimulé ; et ses soins même à se cacher décelaient son génie et son caractère, tout politique qu’il était. De même que la dernière perfection de l’art est de le couvrir, aussi, le dernier degré de l’artifice est de le soustraire à nos yeux par un artifice encore plus fin et plus subtil. Et c’est ce qui ne pouvait guère arriver, dans une cour aussi soupçonneuse et aussi éclairée que celle de Tibère, dont la conduite était une leçon éternelle de dissimulation.