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commencements en tout sont les gages et les arrhes de la nature du mérite ; les premiers essais d’un héros doivent être les chefs-d’œuvre d’un homme ordinaire.

À peine l’illustre comte de Fuentes parut-il dans la carrière de l’héroïsme, qu’il donna des marques éclatantes d’un grand homme de guerre, semblable à l’astre du jour, qui, dès son lever, répand partout la lumière. Sa première entreprise eût pu fournir toute seule et remplir la course d’un autre général habile. Il ne fit point de noviciat, s’il est permis d’user de cette expression, pour acquérir les vertus, et pour apprendre les fonctions militaires : le jour même qu’il endossa la cuirasse, il agit en vieux capitaine expérimenté. En effet, comme son habileté égalait sa valeur extrême, contre le sentiment des principaux officiers de l’armée, il assiégea Cambrai, et s’en rendit maître. Cette conquête fit connaître et fit dire qu’il était héros avant que d’avoir été soldat. Car enfin, quel fonds de mérite ne devait-il point avoir, pour répondre à une aussi grande attente que celle dont il prenait sur lui l’événement ? Ceux qui n’ont que le soin de politiquer conçoivent à leur aise de hautes pensées ; il n’en est pas ainsi de ceux à qui les hauts faits sont commis ; la difficulté de l’exécution ne se comprend que par la connaissance de mille moyens qu’ils doivent brusquement employer, et de mille obstacles qu’ils ont à surmonter, dont eux seuls sont les témoins éclairés. Quoi qu’il en soit, j’insiste sur mon principe ; c’est à savoir que l’on doit débuter par quelque chose de grand, si l’on veut s’assurer l’héroïsme. Le cèdre croît plus en une aurore que l’hysope en une année ; parce que le premier végète d’abord avec une force infiniment supérieure à celle de l’autre. Je dis le même de la réputation, laquelle croît en peu de temps,