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partent d’une âme forte et hardie, qui semble plutôt donner des ordres que des preuves pour persuader : on cède moins à la conviction que l’on ne plie sous un ascendant qui est le maître ; l’esprit en subit le joug sans examiner comment, et la volonté la plus fière s’y laisse comme attacher par un lien aussi serré qu’il est secret.

Ce caractère a beaucoup de rapport à celui du lion, lequel naît avec la supériorité sur ses semblables. Tous les animaux, par un instinct de la nature, reconnaissent le lion pour leur roi, et le respectent à leur façon, avant même que d’en avoir essayé le courage. C’est de cette sorte que les héros dont je parle captivent le respect et la soumission, avant même qu’on ait éprouvé ce qu’ils sont dans le fond, et ce qu’ils peuvent. Oui, si ce don de la nature est accompagné d’une grande intelligence, c’en est assez, et l’on a tout ce qu’il faut pour gouverner avec gloire le plus vaste État. Aussi, l’ascendant naturel doit-il être la qualité de ceux en particulier que leur naissance met sur le trône. Ferdinand Alvarès de Tolède était plus maître des troupes par cet ascendant que s’il eût été le souverain sans l’avoir. Il est vrai qu’il était parvenu à un haut rang, mais il était né pour le premier, pour être roi : ses moindres paroles se ressentaient d’une souveraineté naturelle, à laquelle on ne résistait point.

Au reste, il y a une distance infinie de cette perfection à un air de gravité étudiée, ou à une fierté de commande : et quand l’une ou l’autre serait naturelle, on n’en réussirait pas davantage ; la première nous affadit à la longue, et la seconde, lorsqu’elle est toute seule, choque toujours. Mais il est un défaut plus directement encore opposé à l’ascendant naturel : c’est la défiance outrée de nous-mêmes, car cette défiance nous fait tomber