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XIV

L’ASCENDANT NATUREL



L’ascendant naturel est une perfection d’un genre si difficile à bien démêler des autres qu’on la traiterait peut-être de chimère, si les réflexions faites sur l’usage de cette même perfection n’en attestaient la réalité. Les esprits attentifs et profonds dans la connaissance des hommes observent que, sans l’art de la persuasion, et sans le secours de l’autorité d’un rang supérieur, il se trouve, en certaines personnes, un fond d’ascendant, une force secrète d’empire sur les autres, une souveraineté naturelle qui impose, je ne sais quelle assurance qui attire du respect, et qui se fait obéir. Jules César tombe entre les mains de quelques pirates insulaires, qui deviennent par là les arbitres de sa destinée. Mais il se montre plus leur maître qu’ils ne le sont de sa personne : livré à leur discrétion, il les commande, ainsi que des gens à sa solde ; ses ordres sont exécutés par ceux qui le tiennent sous leur puissance. César, ce semble, n’est que comme un prisonnier feint, qui serait en effet le souverain auquel on obéit, dès qu’il reprend le ton de maître. Pourquoi cela ? C’est qu’il porte sur son front l’empreinte de l’empire né avec lui sur le reste des mortels.

Un homme tel que je le peins et que je me le figure fait plus, d’un seul regard et d’une parole, que les autres ne font avec tout l’étalage de leur éloquence. Ses raisons, lorsqu’il parle, concilient moins les esprits qu’elles ne les subjuguent : elles