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quoi de fier et de gracieux ; là, c’est le je ne sais quoi de vif et de doux ; chacun enfin le qualifie suivant les diverses faces qu’il représente. D’ailleurs, les uns voient le je ne sais quoi où les autres ne l’aperçoivent pas : et c’est encore une de ses propriétés de ne frapper pas également tout le monde, mais de ne nous frapper que conformément à la manière dont chacun de nous est sensible. Ce que je dis regarde surtout le je ne sais quoi de délicat et de fin, parce qu’il est trop imperceptible pour ne pas échapper à la plupart. Pour ce qui est du je ne sais quoi dont les traits sont plus marqués, il est presque universel : il fait son impression sur le sentiment même du vulgaire, qui en est touché, bien que ce soit ordinairement sans y réfléchir.

Je connais des gens qui prétendent que le je ne sais quoi n’est autre chose que l’aisance et la facilité dans tous les dehors de la personne. Mais il faut donc ajouter à cette définition, pour la rendre juste, je ne sais quelle aisance, je ne sais quelle facilité : et alors, on ne nous apprend rien de nouveau, on laisse la chose aussi obscure et aussi indéfinie qu’elle a toujours été. Bien plus, c’est borner le caractère du je ne sais quoi, lequel s’étend à tout, ainsi que l’astre du jour, qui influe sur tous les ouvrages de la nature. Que le soleil refuse à la terre sa chaleur bénigne, quels fruits la terre produira-t-elle ? Que le je ne sais quoi manque à un homme ? Ses plus belles qualités ne feront jamais qu’un mérite insipide, ou plutôt elles demeureront comme mortes. Ainsi le je ne sais quoi n’est pas tellement une circonstance, un simple dehors, qu’il ne tienne au fonds et à la chose même.

En effet, s’il est l’agrément de la beauté, comme je le disais tout à l’heure, il n’est pas moins le flegme propre de la prudence, et le feu martial qui convient à la valeur : il va de compagnie avec l’un