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XIII

LE JE NE SAIS QUOI



Le je ne sais quoi, qui est l’âme de toutes les bonnes qualités, qui orne les actions, qui embellit les paroles, qui répand un charme inévitable sur tout ce qui vient de lui, est au-dessus de nos pensées et de nos expressions ; personne ne l’a encore compris, et apparemment personne ne le comprendra jamais. Il est le lustre même du brillant, qui ne frappe point sans lui ; il est l’agrément de la beauté, qui sans lui ne plaît point ; c’est à lui de donner, pour me servir de ces termes, la tournure et la façon à toutes les qualités qui nous parent ; il est, en un mot, la perfection de la perfection même, et l’assaisonnement de tout le bon et de tout le beau. Le je ne sais quoi se montre à nous sous un certain attrait aussi sensible qu’inexplicable : c’est un assemblage de parties, d’où il résulte un tout engageant, qui nous intéresse et nous touche, soit que l’on parle, ou soit que l’on agisse. À l’examiner de près, on aperçoit, ce semble, assez qu’il est un présent de la nature : du moins, on est encore à savoir les règles pour l’acquérir ; et il paraît qu’il s’est jusqu’ici maintenu dans l’indépendance de l’art.

Cependant, le désir de définir le je ne sais quoi et l’impuissance d’y réussir lui trouvent des noms différents, selon les différentes impressions qu’il fait sur nous. Tantôt, c’est le je ne sais quoi de majestueux et de grand ; tantôt, c’est le je ne sais quoi d’aimable et d’honnête ; ici, c’est le je ne sais