Page:Gracian - Le Héros, trad de Courbeville, 1725.djvu/61

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pour nous élever au sommet du vrai héroïsme ? Si l’un d’eux néanmoins venait à manquer, que ce soit toujours avec subordination : que l’on cesse plutôt de plaire au prince qu’à Dieu, et plutôt au sujet qu’au prince, dans la conjoncture de l’incompatibilité. Je reviens à l’affection du peuple.

Le charme infaillible pour être aimé, c’est d’aimer. Le peuple lent, quoique ensuite furieux dans sa haine pour les grands, est prompt et facile dans son amour pour eux : son premier mobile pour les aimer, c’est leur affabilité généreuse ; tous les cœurs enchantés volent après un héros populaire et bienfaisant. Ce furent ces qualités aimables qui firent nommer l’empereur Titus les délices du monde entier. Une parole gracieuse d’un supérieur vaut un service rendu par un égal ; et une honnêteté du prince excède le prix d’un bienfait qui viendrait de la main d’un particulier.

Don Alphonse le Magnanime voulut bien une fois oublier pour un moment qu’il était roi, et descendit de cheval, afin d’aller lui-même secourir un paysan qui se trouvait mal. Cette action, divulguée dans Gaète, valut à Don Alphonse la conquête de cette ville, que le canon, les bombes et les troupes les plus aguerries n’eussent pu forcer en plusieurs jours. Ainsi ce prince entra d’abord dans le cœur des habitants, et puis dans leur ville, où ils le reçurent avec mille cris d’allégresse. Des critiques outrés ne reconnaissent en Don Alphonse pour tout mérite que l’amour universel des peuples, qu’il eut l’art merveilleux de se concilier. Sans m’étendre ici sur ses autres belles qualités que les gens raisonnables et bien instruits ne lui disputent point, je me contente de répondre que celle qu’on lui accorde avec moi fut au moins la plus heureuse de toutes : et je n’en demande pas davantage, en preuve du sujet que je traite.