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souverains en plusieurs monarchies de l’Europe. Car les noms[1] ont quelquefois à l’égard des princes, ainsi qu’à l’égard du vulgaire, je ne sais quoi d’heureux ou de funeste qui semble leur être attaché. Quoi qu’il en soit, Henri, dont le duc de Guise n’avait pas gagné l’affection, comme celle des peuples, dit un jour à ses courtisans : « Mais que fait donc Guise, qu’il charme et se lie tous les cœurs ? » Un courtisan plus sincère que politique (apparemment le seul de son espèce en ces temps-là) répondit au roi en ces termes : « Sire, le duc de Guise fait du bien à tout le monde sans exception, soit directement et par lui-même, soit indirectement et par ses recommandations ; il n’y a point de noces où il n’aille, point de baptême où il refuse d’être parrain, point d’enterrement où il n’assiste ; il est civil, humain, libéral ; il a toujours du bien à dire de tout le monde, et ne dit jamais du mal de personne ; voilà pourquoi il règne dans les cœurs, de même que Votre Majesté règne dans son royaume. » Héros trop heureux, s’il eût su plaire au maître, ainsi qu’il était agréable aux sujets ! Car ce sont deux choses qui doivent marcher ensemble. Cette maxime n’était pas du goût de Bajazet qui prétendait que plaire au peuple était une raison de lui déplaire et de lui faire prendre de trop justes défiances. Politique ottomane, qui ne compte pour rien la disgrâce ou la mort d’un vizir.

Mais le point de la perfection en cette matière est de se rendre agréable, et à son Dieu, et à son roi, et à tout le monde. Les trois Grâces si vantées par les Anciens, que sont-elles en comparaison de ces trois avantages, qui se prêtent comme la main

  1. « Il semble y avoir dans la généalogie des princes certains noms fatalement affectés comme des Ptolomée à ceux d’Égypte », etc. Montaigne, Essais. (N. d. A.)