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XII

SE CONCILIER L’AFFECTION
DE TOUT LE MONDE



C’est peu de gagner l’esprit, si l’on ne gagne pas le cœur ; mais c’est beaucoup de savoir se concilier tout ensemble et l’admiration et l’affection. Plusieurs héros obtiennent l’estime des peuples par leurs hauts faits, et ne s’en attirent point l’amour. Sans doute que le fonds du caractère sert beaucoup à s’acquérir cette affection générale ; certaines attentions cependant et certains soins y contribuent encore davantage. Je sais que ce n’est pas le sentiment de ceux qui veulent que l’applaudissement doive toujours répondre au seul mérite en qui que ce soit que ce mérite se rencontre. Mais, malgré leur raisonnement spéculatif, il arrive tous les jours que le mérite, quoique à juste égalité, plaît en ceux-ci et déplaît en ceux-là, est aimable dans les premiers, et odieux même dans les autres. Ainsi, je maintiens qu’il est de l’avantage essentiel d’un grand homme de posséder l’art de se faire aimer. Non, il ne lui suffit pas d’avoir les qualités de l’esprit éminentes ; il faut avec cela qu’il sache mettre en jour les belles qualités du cœur : alors l’affection se joignant à l’estime, celle-ci croît à mesure de l’autre.

Le héros qui connut et employa peut-être mieux les moyens de se faire aimer des peuples, ce fut le fameux duc de Guise, que sa naissance, son mérite, et la faveur de son roi élevèrent à un haut rang, mais à qui un rival plus puissant que lui fut opposé. Le roi dont je parle était Henri III, nom fatal aux