Page:Gracian - Le Héros, trad de Courbeville, 1725.djvu/58

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Dans le temps qu’il jouait, un courrier, qui apportait l’arrêt de sa mort, arriva. Abdul demanda au commissaire deux heures de vie seulement ; celui-ci trouva que c’était trop, et ne lui accorda que le temps de finir sa partie d’échecs déjà bien avancée. Cette courte suspension fut suffisante pour que la fortune allât du noir au blanc en faveur d’Abdul : avant que sa partie fût achevée, il arriva un second courrier, lequel lui apportait, et la nouvelle de la mort imprévue de son frère, et les vœux de tout le royaume, qui l’appelait à la succession, et l’avait déjà proclamé légitime héritier. Ainsi Abdul fut, en un même jour, arraché aux mains infâmes d’un bourreau et mis sur le trône.

Au reste, si les malheureux goûtent bien plus leur nouveau bonheur que ceux qui n’ont point encore connu l’adversité, les heureux aussi sentent bien plus vivement l’adversité que ceux qui l’ont déjà éprouvée. Les derniers doivent donc être attentifs à prévenir par la retraite un mal qui les forcera d’y recourir, quand il n’en sera plus temps pour leur repos et pour leur gloire. La fortune en use envers les hommes comme un corsaire qui attend qu’un vaisseau soit chargé de toutes ses marchandises pour s’en saisir ; lorsqu’on est comblé d’honneurs, c’est justement son époque, c’est son temps précis pour nous enlever tous ces biens. Avant que la tempête soit formée, il faut incessamment gagner le port.