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leurs présomptions opiniâtres à se croire inaccessibles aux traits de l’adversité.

Mais à quels signes donc peut-on connaître que l’heure approche de mettre fin à ses succès avec honneur ? Personne encore n’a trouvé l’art, si je puis m’expliquer ainsi, de tâter le pouls à la fortune, et de découvrir sûrement son indisposition prochaine à notre égard : elle est si variable qu’on ne saurait dire au juste en quel temps sa bienveillance sera épuisée. Néanmoins il y a dans elle certaines marques par lesquelles on peut soupçonner assez son peu de durée, pour ne se plus trop fier à elle, et pour songer à la retraite. Une prospérité précipitée et suivie de succès rapides est ordinairement suspecte et menace d’un prompt changement : la fortune reprend presque toujours sur la brièveté du temps l’abondance des biens qu’elle a départis sans mesure. Un autre signe d’une prospérité qui tend à sa fin, c’est sa longue durée : la fortune vieillit, et s’affaiblit en quelque sorte avec les années, comme nous faisons ; elle refuse enfin de nous soutenir dans l’élévation, ainsi que dans une posture qui la fatigue.

Pour ce qui est de l’adversité, je remarque ici, à la consolation des malheureux, que communément elle touche de près à une bonne issue, lorsqu’elle devient extrême : il semble que la fortune se repente de faire trop de mal aux uns, comme de faire trop de bien aux autres. Entre mille exemples de ces retours, qui de l’abîme de l’adversité relèvent au faîte de la prospérité, je n’en citerai qu’un seul.

Abdul-Moro, frère d’un roi de Grenade, avait été arrêté comme prisonnier d’État par l’ordre de son souverain. Cet illustre prisonnier, pour donner le change à la triste pensée de sa captivité, se mit à jouer aux échecs avec quelqu’un de ses gardes.