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leurs mérites achetés au prix de leur sueur et de leur sang : les commencements glorieux de leur noble course les ont enivrés, aveuglés, conduits au précipice, faute de n’avoir pas su s’arrêter à temps pour mettre en sûreté leur réputation par une sage retraite. Qu’il est ordinaire à l’homme heureux de se faire lui-même imposture sur l’immutabilité de son bonheur ! Qu’il se promet aisément de ne le voir finir qu’avec sa vie, et que sa vie elle-même, à quelque âge qu’il soit, ne finira pas si tôt.

Le roi Polycrate avait jeté dans la mer une bague précieuse dont il faisait un sacrifice à la fortune. Le hasard voulut que des pêcheurs à quelque temps de là trouvèrent la bague dans le corps d’un poisson qu’ils avaient pris. Ces bonnes gens la portèrent à Polycrate, dans la vue de faire leur petite cour au prince, et d’obtenir de lui quelque chose pour un bijou qui leur était un meuble très inutile. Polycrate, après leur avoir témoigné qu’il leur savait gré de leur attention à lui plaire, et les avoir récompensés, les renvoya fort contents. Quand il fut en son particulier, il fit mille réflexions sur une aventure si singulière ; il ne manqua pas de trouver du mystère dans le retour de sa bague, et il s’avisa de croire, à n’en pas douter, que c’était un gage certain que la fortune avait agréé son offrande, et que désormais elle lui serait inviolablement attachée. Qu’il y a de vide dans une âme faible et tout à la fois ambitieuse ! Peu de temps après cet événement merveilleux, à la prétendue alliance entre la fortune et Polycrate, une disgrâce éclatante fut substituée, et ce prince revint de son illusion à ses dépens. Pourquoi Bélisaire, ce grand capitaine, trouve-t-il enfin un sort plus affreux que la mort même ? Pourquoi l’un des plus brillants astres de l’Espagne tombe-t-il enfin dans une obscurité ignominieuse ? Par