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à Marignan : celui-ci, pour le distraire de sa peine par quelque bon mot, lui dit : « Seigneur, Votre Majesté n’a peut-être jamais fait réflexion que la fortune est du genre féminin, qu’elle a non seulement l’inconstance de son sexe, mais qu’elle prend encore sur nous l’esprit de nos premières années, où nous nous plaisons avec de jeunes gens comme nous. »

Pour moi, je dis que ces revers ne sont point des caprices d’une femme volage, mais des alternatives arrangées par une providence très équitable dans ses desseins. Que l’homme se règle sur ce principe, et s’étudie à devenir équitable envers soi-même : Heureux jusqu’à un certain degré, qu’il ne présume pas de l’être toujours ; l’heure de l’adversité viendra pour lui, et moissonnera des lauriers qu’il peut encore aujourd’hui mettre à couvert de l’orage. Une belle retraite à la guerre fait autant d’honneur qu’une fière attaque.

Mais l’habitude de réussir est si flatteuse que la plupart aspirent toujours à de nouveaux succès, et sont, ce semble, plus avides de gloire à mesure qu’ils en acquièrent davantage : semblables à des hydropiques qui ne sauraient éteindre leur soif, qui plus ils boivent, plus ils veulent boire, et qui n’ont pas la force de se vaincre pour leur intérêt essentiel. Un exemple de modération et d’empire sur soi au milieu de la gloire, c’est Charles Quint. Ce prince termina le cours de ces belles actions par une fin dont les grandes âmes sont seules capables. La fortune avait élevé Charles Quint au-dessus des héros de son siècle, et par son abdication Charles Quint à son tour s’éleva au-dessus de la fortune, et la renvoya pour ainsi dire à Philippe II son fils et son successeur heureux. Tant d’autres, au contraire, par leur passion démesurée pour la gloire, ont perdu tout le fonds de