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XI

SAVOIR SE RETIRER
AVANT QUE LA FORTUNE SE RETIRE



Tout peut changer de face en ce monde, parce que tout y est susceptible d’accroissement et de déclin ; et de cette règle, les États mêmes qui paraissent le mieux affermis ne sont point exceptés. Il est d’un homme sage de prévenir ces décadences encore plus attachées à la fortune de chaque particulier, sans attendre que le tour arrive de les éprouver brusquement. L’adversité est la situation comme naturelle où l’on retombe tôt ou tard, et d’une manière ou d’une autre, à moins qu’on n’en retranche à temps les occasions. La prospérité, si l’on veut la nommer un état, n’est donc qu’un état passager : c’est une espèce de jeu qui roule sur la vicissitude des gains et des pertes et où le plus habile est celui qui sait se retirer sur son gain.

Ainsi ne vaut-il pas mieux rompre à propos avec la fortune, que d’être frappé d’un coup imprévu qui précipite du haut de la roue ? Car la fortune peut changer en un instant, et elle se retire d’ordinaire avec de grands avantages sur les heureux, auxquels elle laisse des amertumes proportionnées à ses faveurs. Au sentiment de quelques-uns, c’est comme une femme inconstante et outrée en tout. Le marquis de Marignan la définit de cette manière, au sujet de l’humiliation qu’essuya Charles Quint son maître devant Metz. L’empereur, contraint de lever le siège de cette place dépourvue de tout, et qu’il comptait au nombre de ses conquêtes les plus aisées, ne put sur cela dissimuler son chagrin