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en effet, il est certain que la plus parfaite valeur ne fit jamais un héros sans le secours du bonheur : ce sont là les deux fondements de la grandeur militaire ; tous les grands hommes de guerre n’ont été tels que par l’union de l’un avec l’autre, qui se soutenaient mutuellement. Si l’on a donc souvent reçu des affronts de la fortune, que l’on se garde bien de s’exposer en des circonstances critiques, et de s’opiniâtrer contre elle : c’est une marâtre impérieuse qui ne pliera point, une marâtre cruelle à l’extrême envers ceux qu’elle juge à propos de ne pas aimer. Me permettra-t-on d’emprunter encore ici de la poésie une grave sentence, à condition de la restituer à la sagesse si l’on veut ? C’est de ne rien faire et ne rien dire, lorsqu’on a la fortune contre soi.

Le cardinal infant d’Espagne Don Ferdinand, surnommé l’Invincible, à cause de ses grands succès dans la guerre, fut un des bien-aimés de la fortune. L’Europe entière, à qui le courage de ce prince magnanime était connu, ignorait encore si son bonheur y répondait, et attendait quelque événement pour en juger, lorsque la bataille de Nordlingen se donna par Don Ferdinand. Cette première occasion présentée au cardinal infant fit voir que son bonheur s’accordait avec son courage : la gloire qu’il s’y acquit fut complète ; et assuré par là qu’il avait les bonnes grâces de la fortune, il n’entreprit plus rien désormais qui ne fût un nouveau lustre à sa réputation.

Mais ce n’est pas tout de connaître assez son étoile, pour compter sur sa favorable influence au besoin. L’autre partie de la science politique dont il s’agit, c’est de bien démêler ceux qui sont heureux de ceux qui sont malheureux, afin d’éluder habilement, ou d’attaquer dans la concurrence avec les uns ou avec les autres. Soliman savait la nécessité