Page:Gracian - Le Héros, trad de Courbeville, 1725.djvu/47

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de le monter à tout son prix. Il n’y a pas eu jusqu’à présent un seul homme qui ne pût s’élever au point de la perfection en quelque chose, parce qu’il n’y en a pas eu un seul à qui tout talent ait absolument manqué. Néanmoins, on en compte si peu de parfaits qu’on les appelle par distinction des hommes extraordinaires, des grands hommes ; ceux-ci par la supériorité, ceux-là par la singularité de leur mérite. À l’égard de tous autres, leur capacité est aussi inconnue que la réalité du phénix est incertaine. Il n’est personne, à la vérité, qui se croie inhabile aux plus difficiles emplois mêmes : mais la flatteuse imposture que fait ici la passion, le temps la dissipe ; et presque toujours lorsque le mal est sans espoir de guérison.

Ce n’est point une faute, à mon sens, de ne pas exceller dans le médiocre, afin d’être médiocre dans l’excellent ; mais être médiocre dans un rang inférieur, lorsqu’on pourrait en remplir un premier avec distinction, c’est ce qui n’est point pardonnable, et ce qui n’est pourtant que trop ordinaire. Le conseil que donne un poète à ce sujet est très sage et vaut bien une sentence d’Aristote : Ne faites rien en dépit de Minerve : c’est-à-dire qu’il ne faut point embrasser un état, un emploi que le talent désavoue, et pour lesquels par conséquent l’habileté nécessaire ne viendra jamais. Cette vérité est bien facile à comprendre ; et qu’il est difficile qu’on en fasse l’application ! En matière de capacité, on ne désabuse personne, et qui que ce soit ne se désabuse soi-même ; pour cela, il faudrait commencer par croire que nous pouvons nous tromper, et nous nous croyons infaillibles. Un bandeau que nous nous mettons devant les yeux nous couvre notre insuffisance réelle, et ne nous laisse voir que notre prétendu mérite. C’était le désir d’un homme sensé qu’il y eût des miroirs qui représentassent le