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contraire la singularité d’un vrai mérite, fût-il en soi inférieur à l’autre, le met à un haut prix. Ce n’est point l’effet d’une industrie ordinaire de s’ouvrir une route nouvelle pour parvenir à la gloire d’être le premier et le seul de son mérite. Il y a plusieurs chemins qui mènent à cette belle singularité : mais tous ne sont pas également praticables ; il faut les examiner bien, et les choisir selon ses forces : les moins effrayés, quoique difficiles, sont communément les plus courts. Par un sentier peu battu et malaisé, souvent le voyageur n’arrive-t-il pas plus tôt à son terme ?

Salomon se fit un plan de conduite directement opposée à celle de David, et une place, parmi les héros, coûta bien moins au fils qu’à son père : celui-ci se signala par son caractère guerrier et l’autre par son caractère pacifique. Ce qu’Auguste s’acquit de gloire par la magnanimité, Tibère se proposa de l’acquérir par la politique. Charles Quint et Philippe II son fils furent deux héros, chacun à leur manière ; l’empereur par sa prodigieuse puissance, le roi par sa prudence extraordinaire. Dans l’Église même, les grands personnages n’étaient pas tous d’un seul caractère. Une éminente sainteté distinguait particulièrement ceux-ci ; une profonde doctrine distinguait ceux-là ; le zèle pour la pureté de la foi était l’attribut des uns, la magnificence pour les temples consacrés au Dieu vivant rendait les autres recommandables. De cette sorte, les héros par des voies différentes atteignent le même but, qui est la primauté du mérite en un genre spécial et singulier.

Les grands hommes dans les lettres humaines n’ont-ils pas su se tirer du pair ? N’ont-ils pas trouvé, dans le même art, divers moyens de s’immortaliser et d’être comme les premiers de leur nom ? Horace, pour le métier des vers, cède