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VII

L’AVANTAGE DE LA PRIMAUTÉ



Combien de gens auraient été des Phénix en leur genre et des modèles pour les siècles futurs, si d’autres n’étaient pas venus avant eux ? C’est un avantage insigne d’être le premier : le mérite que l’on a d’ailleurs augmente presque de moitié par là, où l’on gagne pour le moins d’avoir toujours la préséance sur un mérite égal qui ne se montre qu’après. On regarde ordinairement comme les copies des anciens tous ceux qui succèdent à leurs belles qualités ; et quelques efforts que fassent les derniers, ils ne sauraient détruire la prévention invétérée qu’ils ne sont que des imitateurs. Une sorte de droit d’aînesse met les premiers au-dessus de tout ; et les seconds sont comme des cadets de condition, auxquels quelques restes d’honneurs ont été laissés pour partage. La fabuleuse Antiquité ne se contenta plus après un certain temps d’estimer et de vanter ses héros : elle leur prodigua dans la suite son encens et ses hommages. C’est une erreur qui n’est encore que trop commune aujourd’hui d’exagérer le prix des choses à mesure qu’elles sont plus éloignées de nos temps.

Mais l’avantage dont je veux ici parler est de se rendre le seul, l’unique, et le premier, par rapport au genre de mérite, sans égard à l’ordre des temps. La pluralité du même mérite, si je puis me servir de ce terme, en est une diminution, ce mérite fût-il éminent dans tous ceux qui l’auraient : et au