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réputation, et est jugé digne de louange : quelle gloire ne sera point due à un général d’armée, à un homme de cabinet, à un savant, à un magistrat, à un roi, lorsqu’ils excellent dans ces fonctions du premier ordre ?

Le Mars castillan Don Diègue Pérez de Vargas, qui fonda ce proverbe : La Castille fournit des capitaines, et l’Aragon des rois, s’était retiré plein de gloire dans un lieu nommé Xerès, près de la frontière. Il vivait tranquille en sa retraite, sans penser que qui que ce soit songeât encore à lui. Mais ses belles actions, répandues dans le monde, y faisaient tous les jours plus de bruit, à cause de son absence même. Le nouveau roi Alphonse d’Aragon, parfait estimateur du mérite rare, et surtout dans le métier de la guerre, fut un jour plus frappé que jamais de celui de Vargas ; et il résolut d’aller voir lui-même un si grand homme. Il partit pour cela dès le lendemain ; mais il partit déguisé et accompagné seulement de quatre hommes de cheval. Qu’un mérite supérieur a d’attraits pour ceux qui savent l’apprécier ! Alphonse arrivé à Xerès et à la maison de Vargas ne l’y trouva pas. Ce guerrier, accoutumé à l’action, était allé suivant son ordinaire à une petite ferme où il travaillait de ses mains. Le roi, qui s’était fait un plaisir de venir exprès de Madrid à Xerès pour le voir, n’eut pas de peine à se rendre de Xerès à la petite ferme. Les cavaliers qui accompagnaient le roi aperçurent les premiers Vargas, lequel coupait avec une serpe des branches de vigne élancées. Alphonse, averti par ses gens, leur fit faire halte, et leur ordonna de se retirer assez loin pour n’être point vus. Après quoi, il descendit de cheval, et se mit à ramasser les branches que Vargas abattait. Vargas, ayant entendu du bruit, tourna la tête, reconnut le roi, et lui dit en se jetant