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vage auquel il s’abaissa ? Est-on grand lorsqu’on est faible jusqu’à chérir des chaînes honteuses ? La gloire souffre trop de la volupté pour s’accorder et pour marcher ensemble.

Cependant un homme extraordinaire n’est point content d’exceller en un seul genre ; il désire et il s’efforce d’être parfait en tout, s’il se peut, de sorte que l’étendue de ses lumières réponde à celle des facultés auxquelles il s’explique. Car il méprise, par exemple, une légère teinture, ou de la politique, ou des lettres, etc. Acquisition facile, qui est plutôt la vaine marque d’une démangeaison puérile de briller que le fruit utile d’une noble émulation. Il est vrai qu’exceller en tout, selon notre portée même, entre les choses comme impossibles, ce n’est pas celle qui le soit moins. Mais, est-ce à l’impuissance, ou à la tiédeur de nos désirs qu’il faut s’en prendre ? Non : c’est que nous n’avons pas le courage nécessaire à un si pénible travail ; c’est que la faiblesse de la santé, et la brièveté de la vie y mettent obstacle : l’exercice est le moyen indispensable de se rendre un homme parfait dans sa profession ; et souvent le temps manque pour cela même : et puis le plaisir que nous recueillerions de nos peines nous semble trop court pour en acheter si cher la jouissance.

Quoi qu’il en soit, plusieurs belles qualités, mais médiocres, ne sauraient faire un grand homme : une seule, mais éminente, donne cette supériorité, comme je viens de le dire. Il n’y eut jamais de héros qui n’excellât dans un genre élevé, parce que c’est la preuve caractéristique de la grandeur : et plus une profession est noble par elle-même, plus il y a d’honneur et de distinction à y exceller. L’excellence dans le grand est une sorte de souveraineté, qui exige un tribut d’estime et de vénération. Un pilote parfaitement habile en son art se fait de la