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non le fruit de la force, et qu’une excessive puissance, tel qu’est l’empire ottoman, se voit par là humiliée, alors l’expérience et la bravoure d’un général peuvent recevoir quelques éloges. » Qu’il faut de choses pour piquer et pour satisfaire le goût d’un héros !

Après tout, on ne prétend pas enseigner ici l’art de devenir un Zoïle, à qui rien ne plaît, et qui ne trouve qu’à blâmer. Mauvais caractère ! intempérance de critique, odieuse et indigne d’un honnête homme ! ignorante vanité dans plusieurs grands, auxquels il semble plus beau de dédaigner tout, que de rien approuver : en mille autres, si je puis me servir de ces termes, fadeur de raison, sécheresse de philosophie qui ne sent rien, qui ne goûte rien. Nous voulons donc précisément qu’un héros, un grand homme, après avoir envisagé les choses en elles-mêmes, les estime ce qu’elles valent ; et que son goût en décide avec autant d’équité que de justesse ! Car il n’en est que trop qui font un sacrifice de leur jugement, à quelque affection particulière, au préjugé, à la reconnaissance, ou bien à la haine, au ressentiment, à la jalousie. Quelle honte ! quelle bassesse d’âme, de préférer ainsi les ténèbres à la lumière, la passion à la raison ! Que l’on ait la droiture et le courage d’estimer chaque chose selon sa juste valeur, et que le goût ne soit jamais l’esclave des préventions.

Au reste, il n’est permis qu’à un discernement heureux, et cultivé par un grand usage, de parvenir à savoir le prix de la perfection, sans la rehausser, ni la rabaisser. Lors donc qu’on ne se croit pas encore le goût assez fait et assez sûr pour porter son jugement avec honneur, que l’on se garde bien de hasarder, et que l’on ne montre pas son insuffisance, en trouvant un défaut ou une perfection qui ne sont point.