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de la nature et de l’art, ne se laissait pas aisément charmer. Néanmoins, il demanda au marchand combien il prisait cette magnifique bagatelle. « Soixante-dix mille ducats, Seigneur, répondit le marchand : c’est par l’éclat et par le brillant que s’estiment ces chefs-d’œuvre de la nature. » Le roi continua, et lui dit : « Je vous entends ; mais enfin, à quoi pensiez-vous d’acheter cela si cher ? » « Seigneur, repartit le Portugais, je pensai qu’il y avait un Philippe II dans l’univers. » Le roi, plus frappé de cette repartie que de la magnificence du diamant, ordonna que dans le Portugais le marchand fût payé, et l’homme d’esprit récompensé d’une manière digne de Philippe II. Par là, ce prince donna tout ensemble des marques de son goût supérieur en différents genres.

Quelques-uns s’imaginent que c’est presque blâmer que de ne louer pas extrêmement. Pour moi, je pense que l’excès dans la louange est un défaut de politesse et de bon sens ; de politesse, parce que c’est se moquer d’autrui, de bon sens, parce que c’est se faire moquer de soi-même. Un roi de Grèce, c’était Agésilas, n’avait-il pas raison d’appeler malhabile homme l’artisan qui donnerait à un pygmée la chaussure d’Enselade ? En matière de louanges, l’habileté consiste à les assortir au sujet, sans rien diminuer, sans rien ajouter.

Don Ferdinand Alvarès de Tolède s’était distingué dans la guerre par une suite de victoires pendant quarante ans : et l’Europe entière, qui fut son champ de bataille, le combla de louanges conformes à sa valeur. Comme ce grand homme se montrait peu sensible à tant de gloire, on lui demanda un jour la raison de cette indifférence : « Tout cela est peu de chose à mon goût, répondit-il, il me manque d’avoir eu affaire à une armée turque. Quand une victoire est l’ouvrage de l’habileté, et