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quels qu’ils soient ; mais les premiers ne doivent rien aux derniers sur cet article : ceux-ci, admirateurs aussi de leur goût, regardent à leur tour celui des autres avec mépris. Voilà comment une partie du monde se moque et se moquera toujours de l’autre : et la folie, bien qu’inégale quelquefois, ne manque pourtant pas de trouver son compte des deux côtés. Revenons. Un goût excellent est un mérite redoutable, et la terreur du mauvais et du médiocre en toute espèce : ce n’est pas assez dire ; les meilleures choses l’appréhendent ; et les perfections les plus reconnues sont mal assurées à son tribunal. Le goût étant la règle du prix juste des choses, il les examine à fond, et en fait une sévère analyse, avant que de les apprécier. Comme l’estime est un bien très précieux, il est de la sagesse et de la justice même d’en être avare : la punition naturelle de ceux qui en sont prodigues, ce doit être le mépris de leur suffrage. L’admiration est d’ordinaire le cri de l’ignorance, elle naît moins de la perfection de l’objet que de l’imperfection de nos lumières : les qualités du premier ordre sont uniques ; soyons donc extrêmement sur la réserve pour admirer.

Philippe II, roi d’Espagne, eut cette excellence et cette sagesse de goût. Formé dès sa jeunesse au parfait, il ne loua jamais que ce qui était une sorte de merveille en son genre. Un marchand portugais présenta à ce monarque un diamant superbe, qu’il apportait des Indes orientales. Les grands d’Espagne, attentifs à l’audience du Portugais, ne doutaient point que le roi n’arrêtât tous ses regards sur le diamant, et n’en admirât la beauté extraordinaire. Cependant, à peine Philippe y jeta-t-il les yeux ; non qu’il affectât en cette rencontre une majesté dédaigneuse, mais uniquement parce que son goût, accoutumé aux merveilles