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ficultés quelquefois inséparables d’un projet le plus sagement médité, soit pour brusquer des obstacles imprévus et soudains.

On présenta à un roi d’Arabie un sabre de Damas : présent très rare pour lors, et très convenable à un guerrier tel qu’il était. Les grands de sa cour, témoins du présent, l’admirèrent ; non point par flatterie, mais par estime pour la qualité de l’ouvrage : ils louèrent beaucoup la façon que la main de l’ouvrier y avait mise, la finesse de la trempe, le brillant de l’acier ; en un mot c’était un chef-d’œuvre, s’il n’avait point eu selon eux un défaut, qui était d’être trop court. Le roi fit venir son fils, pour savoir ce qu’il en pensait ; c’était Jacob Almanzor, le prince héritier. Il parut donc dans la chambre du roi, qui lui montra le sabre en question : Almanzor le considéra, et dit après l’avoir bien examiné qu’il l’estimait plus qu’une ville fortifiée. Appréciation digne d’un prince courageux. Mais après tout, n’y trouvez-vous aucun défaut, lui demanda le roi ? Non, répondit Almanzor ; c’est un ouvrage parfait. Cependant, repartit le roi, ces officiers le trouvent trop court. Le fils sur cela, mesurant de son bras le cimeterre, dit : « Un bon officier n’a jamais des armes trop courtes ; à ce qui leur manquerait de longueur, sa bravoure sait y suppléer. »

Mais l’épreuve décisive d’un cœur héroïque, c’est lorsqu’il est le maître de se venger à son gré d’un ennemi. Au lieu de la vengeance, à laquelle un homme ordinaire se livrerait alors, il pardonne une injuste haine, et il rend même le bien pour le mal. Une action de l’empereur Adrien me paraît un modèle de cette grandeur d’âme si rare. L’un de ses principaux officiers d’armée, qu’il savait être mécontent et ennemi de la gloire de son maître, prenait la fuite dans une bataille impor-