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et son débiteur pâle tremblait de tout son corps, lorsque l’empereur adressant la parole au juif : « Je te fais trancher la tête, dit-il, si tu coupes ou un peu plus, ou un peu moins de chair qu’il n’est stipulé dans ton contrat. » Cet arrêt imprévu fit bientôt désister le juif de ses poursuites et acquit beaucoup de gloire à Soliman dans tout l’empire, où le bruit s’en répandit.

Au reste, on doit ménager le vif et le brillant de l’esprit, pour des sujets qui le méritent, ainsi que le lion réserve ses efforts pour des dangers dignes de lui. Car sans parler de ceux qui le prodiguent, comme quelques-uns prodiguent leurs biens en pure perte, on en voit une infinité d’autres, qui l’emploient à des usages odieux. Je désigne ici ces satiriques Momus, ces Timons caustiques, dont un coup de langue est quelquefois comme un coup de poignard dans le sein. Mais l’indigne abus qu’ils font d’une faculté si estimable, lorsqu’on la tourne du bon côté, ne demeure point impuni : comme ils n’épargnent personne, aussi personne ne les épargne ; et fussent-ils au faîte de l’élévation, le dernier des hommes se croira en droit de donner sur eux, de leur ôter même les belles qualités que d’ailleurs ils pourraient avoir.

Mais bien que l’heureuse vivacité d’esprit soit un don de la nature, l’art peut pourtant l’aider et le perfectionner ; soit par les traits vifs des autres dont on profite ; soit par des réflexions sur les circonstances, où l’on placerait les siens propres. Dans un bon fonds, les discours et les faits qui y ont du rapport sont des semences capables de nourrir et d’enrichir de plus en plus ce même fonds. Je me suis étendu sur cette qualité d’un héros, d’un grand homme, parce que l’on n’était peut-être pas assez persuadé qu’elle lui fût essentielle. Pour ce qui est de l’autre perfection, qui suit aussi