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en est riche. Ainsi, les paroles d’un roi, toutes les fois que c’est le roi qui parle en lui, doivent être autant de traits lumineux, dont on soit frappé. Les trésors immenses des plus puissants monarques se sont dissipés et évanouis, mais la renommée a recueilli et conservé les mots spirituels qu’ils ont dits. À combien de grands capitaines le fer et le feu ont-ils quelquefois moins réussi qu’une vivacité ingénieuse placée à propos ? La victoire fut alors le fruit de leur esprit.

L’épreuve du mérite dans le plus parfait des rois, et la source de sa haute réputation, ce fut la sentence qu’il prononça sur-le-champ à l’occasion de deux femmes qui se disputaient le droit de mère du même enfant. Car le caractère d’esprit qui signala Salomon, depuis cette décision aussi prompte que judicieuse, est absolument nécessaire en mille circonstances délicates, où le loisir d’une longue délibération n’est point permis : il est alors comme le flambeau qui éclaire dans les doutes, comme le sphinx qui dévoile les énigmes, comme le fil d’Ariane avec lequel on peut sortir d’un labyrinthe d’affaires les plus embarrassées.

Soliman, empereur des Turcs, fit un usage sensé de son esprit vif dans une conjoncture singulière, et qui a du rapport avec celle de Salomon, que je viens de citer. Un juif prétendait couper une once de chair à un chrétien, par un contrat usuraire qu’il l’avait forcé de passer en lui prêtant une somme d’argent dont l’autre avait un besoin extrême. La cause fut portée au tribunal de l’empereur, devant qui le juif l’exposa et la défendit avec insolence. Soliman, après avoir tranquillement écouté le juif, ordonna d’une contenance grave que l’on apportât des balances, un poids d’une once, et un coutelas des mieux effilés. À cet appareil, l’usurier content s’applaudissait en secret,