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qui saisit aussitôt la chose examinée et réglée ; elle juge que le concert, que l’accord de ces deux attributs est essentiel aux héros, aux grands hommes, pour leur fournir en toute rencontre des ressources également certaines et promptes. D’ailleurs, à quoi bon prêter à l’âme tant de formes et tant de notions différentes ? Cette multiplication d’idées ne produit que de l’obscurité, et ne sert qu’à faire perdre de vue l’objet principal.

Quoi qu’il en soit, je soutiens premièrement que le caractère de l’esprit propre d’un héros, c’est d’être vif et tout de feu, et je n’en connais pas un seul du premier ordre, à qui ce caractère ait manqué. Les paroles pleines de feu étaient, pour le dire ainsi, dans Alexandre les étincelles qui précédaient les entreprises rapides de ce foudre de guerre. César, son successeur dans la carrière des conquêtes, comprenait vite et agissait avec célérité. Leur manière de penser et de s’exprimer, également vive, représentait leur manière d’entreprendre et de vaincre, également prompte. Et qu’est-ce donc que cette perfection ? Qu’est-ce que ce beau feu de l’esprit ? Il n’est peut-être pas moins difficile de définir qu’il est rare de posséder un don de cette nature. S’il n’est pas un rayon pur de la divinité, il en est du moins l’imitation, la ressemblance, le symbole.

Cependant, je ne borne pas le nom ni le caractère de héros aux seuls guerriers, aux seuls conquérants, même de la première classe : j’attribue aussi l’héroïsme à tous les personnages illustres dans un haut genre ; à tous les grands hommes, soit pour le cabinet et pour les affaires, soit pour les lettres humaines, soit pour l’érudition sacrée ; et je demande en ceux-ci les mêmes qualités de l’esprit que dans les premiers. Tel fut, par exemple, pour le sacré, le grand Augustin, en qui le brillant règne