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de Castille, cette Amazone catholique, cette femme forte qui ne permit pas à son siècle d’envier la gloire des Zénobie, des Tomyris, des Sémiramis, des Penthésilée. Isabelle, égale si elle n’était pas supérieure à ces héroïnes, sut s’interdire tout ce qui pouvait devenir le plus léger indice de faiblesse en elle. Voici jusqu’où sa délicatesse allait sur cet article. Comme il n’est pas toujours libre de ne se point plaindre dans les vives douleurs de l’enfantement, elle voulait alors être seule, afin que qui que ce soit ne fût témoin du moindre signe de sensibilité, qui lui eût échappé malgré elle. Une princesse qui s’observait de la sorte, quel pouvoir n’avait-elle pas sur elle dans le reste de sa conduite, pour ne montrer jamais aucune faiblesse ?

Je finis ce chapitre par une pensée du cardinal Madrucio. Nous pouvons tous faillir, disait-il, mais je ne donne pas absolument le nom de fou à l’homme auquel il arrive de tomber dans une faute : j’appelle un fou celui qui, ayant fait une folie, n’a pas l’esprit et le soin de l’étouffer sur-le-champ. Cette adresse de distraire promptement l’attention d’autrui et d’ôter le loisir de réfléchir sur une faute, n’est point d’un génie médiocre. Néanmoins, il faut avouer qu’on ne saurait guère donner ainsi le change que pour des fautes légères ; à l’égard des grandes, on n’en supprime pas la connaissance ; on ne fait que la suspendre pour un temps. À quelque prix donc que ce soit, il faut se soumettre les affections de son cœur, si l’on veut qu’il n’en paraisse rien au-dehors, et si l’on prétend à l’héroïsme. Quelques-uns sont nés vertueux, il est vrai ; mais les soins, les réflexions, les efforts peuvent rendre aux autres ce que la nature leur a refusé.