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Ce fut en cet art de fournir toujours à l’attente publique qu’excella le premier roi du Nouveau Monde, le dernier roi d’Aragon, et le monarque le plus accompli de tous ses prédécesseurs, Ferdinand le Catholique. Il occupa sans cesse l’admiration de l’Europe, et il l’occupa bien plus par un prudent emploi de ses rares qualités, dont les effets glorieux se succédaient les uns aux autres, que par tant de lauriers qui ceignaient son front. Sa politique, supérieure à celle des princes ses rivaux, le fut encore plus en ce point qu’il en sut dérober les ressorts aux yeux de tout le monde, aux yeux de ceux qui l’approchaient, qui le touchaient même de plus près : la reine Isabelle, son illustre compagne, les ignora, quoique passionnément aimée de Ferdinand ; les courtisans de ce monarque les ignorèrent, quoique tous les jours appliqués à les épier, à les démêler, à les deviner. Tous les soins de ces politiques curieux n’étaient que des coups en l’air : le prince ne leur fut jamais connu que par les événements successifs, dont le nouvel éclat les surprenait de plus en plus.

Jeunes héros, pour qui la gloire a des charmes, vous qui prétendez à la vraie grandeur, efforcez-vous d’acquérir la perfection dont je parle. Que tous vous connaissent pour être estimés de tous ; mais que personne ne vous pénètre : avec cette conduite un fonds médiocre paraît grand, et un grand fonds paraît comme infini.