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I

SE RENDRE IMPÉNÉTRABLE
SUR L’ÉTENDUE DE SA CAPACITÉ



Le premier trait d’habileté dans un grand homme est de bien connaître son propre fonds, afin d’en ménager l’usage avec une sorte d’économie. Cette connaissance préliminaire est la seule règle certaine sur laquelle il peut et il doit après cela mesurer l’exercice de son mérite. C’est un art insigne et de savoir saisir d’abord l’estime des hommes, et de ne se montrer jamais à eux tout entier. Il faut entretenir toujours leur attente avantageuse, et ne la point épuiser, pour le dire ainsi ; qu’une haute entreprise, une action éclatante, une chose enfin distinguée dans son genre en promette encore d’autres, et que celles-ci nourrissent successivement l’espérance d’en voir toujours de nouvelles.

En effet, si l’on veut se conserver l’admiration publique, il n’est point d’autre moyen pour y réussir que de se rendre impénétrable sur l’étendue de sa capacité. Un fleuve n’inspire de la frayeur qu’autant de temps que l’on n’en connaît point le gué ; et un homme habile ne s’attire de la vénération qu’autant de temps que l’on ne trouve point de bornes à son habileté. La profondeur ignorée et présumée de son mérite le maintient dans une éternelle possession d’estime et de prééminence.

Au reste, le politique établit ici un axiome très judicieux, savoir que se laisser pénétrer par autrui, et céder le droit d’en être absolument gouverné, c’est à peu près la même chose. Cette pénétration,