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voilà déjà un motif pour que cette propriété d’un genre si spécial, ne puisse être comparée à la propriété purement matérielle, laquelle est éminemment périssable. Combien reste-t-il à Paris de maisons construites sous Louis XIV ? Bien peu, et la plupart sont devenues des masures que l’on s’occupe d’abattre, et de reconstruire. Les œuvres littéraires de ce temps-là sont au contraire restées intactes. Accorder aux auteurs la propriété perpétuelle de leurs œuvres, quel privilège ! Et non seulement pour eux, mais pour leurs héritiers, pour leurs acquéreurs surtout ! Essayons, par un exemple hypothétique, de reconstruire l’histoire des Fables de La Fontaine, en supposant qu’à la mort du poète la propriété littéraire fût déjà perpétuelle. Elles auraient eu le sort de tous les morceaux d’héritages. On en aurait fait un lot, les contes faisant un autre lot équivalent, et on aurait tiré au sort. Les voilà aux mains de quelque bourgeois de Château-Thierry, qui les traite comme une ferme et qui les loue à quelque libraire. C’est ce qui arrive de notre temps : plus de la moitié des œuvres littéraires productives de droits appartiennent à des gens qui n’y voient qu’un titre de rente. C’est une société financière qui possède et exploite les livres de Lamartine ; c’est l’ancienne femme de chambre d’une de ses amies des