Page:Gouges - Sera-t-il roi (1791).djvu/12

Cette page a été validée par deux contributeurs.


[ 12 ]

condamnera-t-elle pas aujourd’hui à un opprobre éternel. Dans un temps où la Nature a repris tous ſes droits, dans un temps où la philoſophie guide les hommes, que fait-il cet infâme ? Abuſant de la pudeur & et de la délicateſſe de cette femme, qui, par un reſte de préjugé, craint de s’afficher, il ſuppoſe des quittances, il les falſifie d’une manière ſi groſſière, que le moins clairvoyant découvre le fourbe. On arrive à un Juge de paix, & l’affaire eſt en ce moment inſtante devant lui. Ce Juge de paix eſt-il un parfait honnête homme, ou ne l’eſt-il pas ? Je ne puis encore prononcer ſur ſon compte. Il eſt ami de l’homme de mauvaiſe foi, & les conſeils, ſoi-diſant, qu’il lui a donnés, ne ſont pas d’un Juge de paix. Si l’affaire devient publique, je jugerai mieux ce Magiſtrat, ſur lequel il ſeroit imprudent de prononcer avant la preuve. Mais j’augure mal de tous ces Juges de paix, & j’entrevois une partialité qui fera peut-être plus de malheureux, que celle qui a fait rougir ſi ſouvent Thémis.

Voilà, Meſſieurs, une digreſſion plus étendue que je ne me l’étois promiſe ſur l’importante queſtion que vous agitez en ce moment. Je vais en faire une nouvelle, mais plus amuſante ; car il faut finir toujours dans le principe de l’eſprit François. Les femmes veulent être quelque choſe ; & quoi qu’en diſent les hommes efféminés, quand il faudra faire preuve de courage & d’énergie, ces hommes ſeroient bien en arrière ; la révolution m’en eſt garante, & les anecdotes que je viens de mettre ſous vos yeux, plus fortes encore ſur vos âmes, ne peuvent-elles pas vous dire ce qui vous reſte à faire pour ce ſexe malheureux ; vous renverriez ce travail à la nouvelle Légiſlature, quand les femmes ont contribué comme vous à la révolution ; on ne dédaignoit pas alors de les admettre parmi tous les Citoyens quand les murailles de la Baſtille s’écroulèrent ; c’eſt ſur ces ruines que je veux aller former une légion de femmes,