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résolus de me mettre à voyager, afin de renouveler mon entendement, de me pourvoir, s’il était possible, de connaissances plus solides que les anciennes et aussi de me distraire par la contemplation de spectacles intéressants et curieux.

Depuis dix ans je mène ce genre de vie et jamais je n’ai eu sujet de m’en repentir. Vous avez peut-être remarqué quelquefois un grand garçon de bonne mine avec lequel je suis généralement associé dans nos marches. C’est un boulanger de Kaboul qui a, de même que moi, la passion des voyages. Pour la huitième fois il suit cette route-ci et il retourne dans l’Afghanistan avec la ferme résolution de partir immédiatement pour le nord de l’Inde et, de là, visiter Kachemyr, Samarcande et Kashgar. Quant à moi j’ai été déjà deux fois dans ces contrées, et, quand j’y retournerai, je pousserai jusqu’à la mer de Chine ; en ce moment, je viens de l’Égypte et compte me rendre dans le Béloutchistan.

— Hé bien, en somme, dites-nous, Sèyd, répondit Valerio, dites-nous quels fruits vous avez retirés de tant de fatigues.

— De très-beaux, répondit le voyageur ; d’abord j’ai évité les fatigues bien plus grandes de la vie sédentaire, un métier, la société permanente des imbéciles, l’inimitié des grands, les soucis de la propriété, une maison à conduire, des domestiques à morigéner, une femme à supporter, des enfants à élever. Voilà ce dont je suis quitte ; n’est-ce rien ?

— Mais du même coup, vous avez perdu les avantages correspondants.

— Et dont je ne me soucie point, s’écria Sèyd-Abdourrahman avec un geste de mépris. En revanche, il n’est pas de contrée habitée par des musulmans qui me soit inconnue. J’ai vu les cités les plus illustres et les lieux dont parle l’histoire ; j’ai conversé avec les savants de tous les pays ; j’ai réuni l’ensemble de toutes les opinions reçues en un lieu, contestées dans un autre, et, somme totale, je ne peux plus douter que la plus grande partie des hommes valent un peu moins que des grains de sable, que les vérités sont des faussetés, que les