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avait bu presque à lui seul la seconde bouteille de champagne et cela aussi expliquait son agitation.

— Ah ! tu es poète ? m’écrivit-il. Je ne sais si j’en suis heureux ou déçu. Tous les camarades que j’ai laissés étudiants en droit, en pharmacie, en histoire, un sort veut que je les retrouve en architectes, en sculpteurs, en graveurs. À la seconde rencontre, leur métier est moins matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élément seront-ils à la troisième ? Mes amis ne vieillissent pas, ils s’évaporent ! Si j’aperçois dans un salon une brave tête de banquier, de secrétaire d’ambassade, à mesure que j’avance vers elle, ses yeux se voilent, son menton s’allonge, et j’apprends que c’est une tête de peintre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c’est un orateur célèbre qui me répond. Il y a trop d’écho pour moi dans ce monde. Voilà, mon pauvre Jean, que tu m’obliges aux mêmes précautions ; tu es poète, je suis peintre, que d’histoires ! Notre cœur à tous