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décousu à chaque pli, comme uu homme qu’on peut feuilleter, dictionnaire de misères. On voit un chien, il nous voit, il vient. Parfois une glace de poche circule, on se la passe comme un journal. C’est notre seul journal… On se voit… Il pleut : nous jetons peu à peu tout ce qui nous alourdit, comme des choses collées à nous que la pluie décolle; et tout ce qui était réparation sur nous ou placage, confiance, espoir de retour, tombe, tombe…

Soudain, tout ce que l’on voit est simple. On l’attendait… On voit près d’un mort étendu l’empreinte sur l’herbe d’un autre corps, d’un blessé qui depuis fut enlevé. On voit un mort assis, adossé au talus, son fusil écarté de lui par ses mains crispées, comme un aviateur surpris dans une vrille qu’il n’a pas voulue, et qui a tiré le levier à fond pour en sortir. A minuit, on traverse l’Aisne sur la poutre de fer d’une écluse. On voit jeter à l’eau un gros réserviste qui a le vertige, qui restait à cheval sur la poutre