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fuient le soleil. Le canal n’est plus qu’une tranchée amoureusement comblée de glace. Aucune jamais ne le sera, au jour des réparations, fût-ce de terre américaine, de marbre brésilien, avec ce beau niveau, cette perfection. Aucune ne rendra ainsi, si l’on se penche, le reflet du tué de la guerre qui vous ressemblait le plus. Seules de grandes rides concentriques indiquent ça et là l’âge des eaux. Tout ce que les Allemands en fuite y jetaient cette nuit est resté pris dans la glace. Des fillettes tirent sur de belles pattes d’épaule qui résistent comme celles des soldats allemands que je dégrade dans la rue ; des garçons ont creusé, et pèchent par un trou de grandes lettres de cuivre pour casques ou ceinturons : des W, des triples X, dont ils font, sur le chemin de halage, le mot magique qu’on n’obtient ailleurs qu’en tapant au hasard sur les machines à écrire… Ainsi je suis, par les vergers, sans pouvoir m’arrêter, comme s’il était un ruisseau à grande pente, ce canal immobile.