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moi ?… Non ; la croisée de la chambre est sombre. J’attends un court répit du vent pour ouvrir ; j’entre très doucement dans le noir. – Quel est ce bruit ?… Je ne reconnais pas sa toux pourtant… Est-ce bien elle ?… J’allume…

Marceline est assise à moitié sur son lit ; un de ses maigres bras se cramponne aux barreaux du lit, la tient dressée ; ses draps, ses mains, sa chemise, sont inondés d’un flot de sang ; son visage en est tout sali ; ses yeux sont hideusement agrandis ; et n’importe quel cri d’agonie m’épouvanterait moins que son silence. – Je cherche sur son visage transpirant une petite place où poser un affreux baiser ; le goût de sa sueur me reste aux lèvres. Je lave et rafraîchis son front, ses joues… Contre le lit, quelque chose de dur sous mon pied : je me baisse, et ramasse le petit chapelet qu’elle réclamait naguère à Paris, et qu’elle a laissé tomber ; je le passe à sa main ouverte, mais sa main aussitôt s’abaisse et le laisse tomber de nou-