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en eût eu si grand besoin ! — Le lendemain, nous partîmes dès avant l’aube ; nous avions retenu les places du coupé dans la diligence de Coire ; les relais bien organisés permettent de gagner Saint-Moritz en un jour.

Tiefenkasten, le Julier, Samaden… Je me souviens de tout, heure par heure ; de la qualité très nouvelle et de l’inclémence de l’air ; du son des grelots des chevaux ; de ma faim ; de la halte à midi devant l’auberge ; de l’œuf cru que je crevai dans la soupe, du pain bis et de la froideur du vin aigre. — Ces mets grossiers convenaient mal à Marceline ; elle ne put manger à peu près rien que quelques biscuits secs qu’heureusement j’avais eu soin de prendre pour la route. — Je revois la tombée du jour, la rapide ascension de l’ombre contre les pentes des forêts ; puis une halte encore. L’air devient toujours plus vif et plus cru. Quand la diligence s’arrête, on plonge jusqu’au cœur de la nuit et dans le silence limpide ; limpide… il n’y a pas d’autre mot. Le moindre bruit prend sur