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Page:Gide - De l’influence en littérature.djvu/24

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ignorées, attendant qu’un contact, qu’un accord, qu’un mot les réveille !

Que m’importe, auprès de cela, tout ce que j’apprends par la tête, ce qu’à grand renfort de mémoire j’arrive à retenir ? — Par instruction, ainsi, je peux accumuler en moi de lourds trésors, toute une encombrante richesse, une fortune, précieuse certes comme instrument, mais qui restera différente de moi jusqu’à la consommation des siècles. — L’avare met ses pièces d’or dans un coffre ; mais, le coffre fermé, c’est comme si le coffre était vide.

Rien de pareil avec cette intime connaissance, qui n’est plutôt qu’une reconnaissance, mêlée d’amour — de reconnaissance, vraiment ; qui est comme le sentiment d’une parenté retrouvée.

À Rome, près de la solitaire petite tombe de Keats, quand je lus ses vers admirables, — combien naïvement je laissai sa douce influence entrer en moi, tendrement me toucher, me reconnaître, s’apparenter à mes plus douteuses et mes plus incertaines pensées. — À ce point que lorsque, malade, il s’écrie dans l’Ode au Rossignol : « Ô ! qui me donnera une gorgée d’un vin — longtemps refroidi dans la terre profonde — d’un vin qui sente Flora et la campagne verte, la danse et les chansons provençales, et la joie que brûle le soleil ? — Ô ! qui me donnera une coupe pleine de chaud Midi ? »