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On répandit parmi les Chrétiens que la fille de Théon était le seul obstacle à la réconciliation du préfet et de l’archevêque, et on eut bientôt écarté cet obstacle. L’un des saints jours du Carême, Hypatia, qui rentrait chez elle, fut arrachée de son char, dépouillée de ses vêtemens, traînée a l’église, et massacrée par Pierre le Lecteur et une troupe d’impitoyables fanatiques ; ils découpèrent son corps avec des écailles d’huître[1] et livrèrent aux flammes ses membres encore palpitans. De l’argent donné à propos arrêta l’enquête juridique qui suivit ce forfait ; mais le meurtre d’Hypatia a souillé d’une tache ineffaçable le caractère et la religion de saint Cyrille d’Alexandrie[2].

Nestorius, patriarche de Constantinople. A. D. 428. Avril 10.

La superstition pardonnera peut-être plus facilement le meurtre d’une jeune fille que le bannissement d’un saint. Saint Cyrille avait accompagné son oncle à l’odieux synode du Chêne. Lorsque la mémoire de

  1. Οςρακοις ανειλον, και μεληδον διασϖασαντες, etc. Les coquilles d’huîtres étaient répandues en grand nombre sur le rivage de la mer en face de Césarée. Je préfère donc de m’en tenir ici au sens littéral, sans rejeter la version métaphorique de tegulæ, tuiles, qu’adopte M. de Valois ; j’ignore si Hypatia vivait encore ; et il est probable que les assassins ne s’embarrassèrent pas de ce point.
  2. Socrate (l. VII, c. 13, 14, 15) raconte ces exploits de saint Cyrille ; et le fanatisme est forcé, malgré sa répugnance, à copier les expressions d’un historien qui appelle froidement les meurtriers d’Hypatia ανδρες το φρονημα ενθερμοι. Je remarque avec plaisir que ce nom si outragé fait rougir Baronius lui-même (A. D. 415, no 48).