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Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 6.djvu/56

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la nature ; et ils prodiguèrent leurs inutiles trésors pour obtenir quelques alimens grossiers, dont, en des temps plus heureux, ils auraient dédaigneusement détourné leurs regards. La faim, tournée en rage, se disputait avec acharnement et dévorait avec avidité les alimens les plus faits pour révolter les sens et l’imagination, la nourriture la plus malsaine et même la plus pernicieuse. On a soupçonné quelques malheureux, devenus féroces dans leur désespoir, d’avoir secrètement massacré d’autres hommes pour satisfaire avidement leur faim dévorante, et des mères, dit-on, (quel dut être le combat affreux des deux plus puissans instincts que la nature ait placés dans le cœur humain !) se nourrirent de la chair de leurs enfans égorgés[1]. [Peste.]Des milliers de Romains expirèrent d’inanition dans leurs maisons et dans les rues. Comme les cimetières publics, situés hors de la ville, étaient au pouvoir de l’ennemi, la puanteur qui s’exhalait d’un si grand nombre de cadavres restés sans sépulture, infecta l’air ; et une maladie contagieuse et pestilentielle suivit et aug-

  1. Ad nefandos cibos erupit esurientium rabies, et sua invicem membra laniârunt, dum mater non parcit lactenti infantiæ ; et recipit utero, quem paulò ante effuderat. Saint Jérôme, ad Principiam, t. I, p. 121. On raconte les mêmes horreurs du siége de Jérusalem et de celui de Paris. Relativement au dernier, comparez le dixième livre de la Henriade avec le Journal de Henri IV, t. I, p. 47-83 ; et vous observerez qu’un simple récit de ces faits est infiniment plus pathétique que les descriptions les plus recherchées d’un poëme épique.