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nières paroles de leur empereur mourant[1] : « Mes amis et mes camarades, leur dit-il, la nature me redemande ce qu’elle m’a prêté ; je le lui rends avec la joie d’un débiteur qui s’acquitte, et non point avec la douleur ni les remords que la plupart des hommes croient inséparables de l’état où je suis. La philosophie m’a convaincu que l’âme n’est vraiment heureuse que lorsqu’elle est affranchie des liens du corps, et qu’on doit plutôt se réjouir que s’affliger lorsque la plus noble partie de nous-mêmes se dégage de celle qui la dégrade et qui l’avilit. Je fais aussi réflexion que les dieux ont souvent envoyé la mort aux gens de bien comme la plus grande récompense dont ils pussent couronner leur vertu[2]. Je la reçois à titre de grâce ; ils veulent m’épargner des difficultés qui m’auraient fait succomber, sans doute, ou commettre quelque action indigne de moi. Je meurs sans remords, parce que j’ai vécu sans crime, soit

  1. Le caractère et la position de Julien font soupçonner qu’il avait composé d’avance le discours travaillé qu’Ammien entendit, et qu’il a transcrit dans son ouvrage. La traduction de l’abbé de La Bléterie est fidèle et élégante (*). J’ai exprimé d’après lui la doctrine platonique des émanations, obscurément exprimée dans l’original.
    (*) C’est celle que nous donnons ici.
  2. Hérodote (l. I, c. 31) a exposé cette doctrine dans un conte agréable. Mais Jupiter, qui (au seizième livre de l’Iliade) déplore avec des larmes de sang la mort de Sarpedon son fils, avait une idée très imparfaite du bonheur et de la gloire qu’on trouve au-delà du tombeau.